Chapitre 2 : Retrouvailles.
En me levant ce matin, j’étais un peu ailleurs… En fait, je dois avouer que j’étais troublée par mon aventure virtuelle de la nuit dernière. Du reste, je le suis toujours, c’est d’ailleurs pour cela que je me retrouve en cours sans savoir comment.
Je suis assise à côté de Sophie- fait étrange puisque j’évite tout contact avec quiconque. Cela ne me gêne pas vraiment, étant donné que nous sommes toutes deux de nature silencieuse…et si je n’étais pas ce que je suis, je serais heureuse de devenir son amie.
J’observe ma voisine du coin de l’œil. Son profil est grave et dépourvu de joie. Elle a l’air si triste et seule que j’ai envie de a faire rire. Sentant mon regard posé sur elle, elle tourne vers moi un sourire. Son visage est si doux et mélancolique à la fois que j’en ai presque envie de pleurer. Elle me fait vaguement penser à l’ange de mon rêve de part son caractère…
Les gens comme elle existent-il vraiment ?
Peut-être était-ce le message que je devais comprendre cette nuit… Le monde n’est pas tout noir ni tout blanc, mais il faut le sauver car il existe des gens bons qui méritent de vivre…
- Vitra n’est pas là, me fait remarquer une douce voix.
Regard vers Sophie qui semble songeuse désormais. Je ne dis rien. Elle me regarde.
- Il était bizarre hier… Tu lui as dit quelque chose ?
Le ton n’est pas accusateur, il ne me reproche rien, mais je trouve soudain ma voisine beaucoup moins sympathique. Je ressens de l’agacement, ce qui n’arrange rien, mais n’en montre rien :
- Vitra ? Celui qui est arrivé en retard hier ? Pourquoi je lui aurais parlé, je ne la connais pas…
- Ah oui, c’est vrai, murmura la douce Sophie, n peu gênée.
A dix-sept heures, à la fin des cours, m’attendait une surprise. Alors que je marchais vers la sortie, je vis, adossé au portail, un jeune homme roux, plus beau que nature, aux yeux railleurs. Toutes les filles qui passaient près de lui ne pouvaient s’empêcher de lui jeter un coup d’œil appréciateur, ce qui déclencha ma fierté.
Je me précipitai vers lui et me jetai dans les bras tendus qui m’attendaient.
- Grand frère !
Je lui percutai la poitrine comme un boulet de canon. Un ronron bruyant monta de sa gorge, je lui fis signe de le taire. On nous observait et un homme ronronnant était des plus étonnant.
Tandis que nous rentrions à la maison, il me raconta son voyage en Italie :
- Il faudrait que tu y ailles un jour, Téthys ! C’est un pays merveilleux…Il est –comment dire ?- magique, dit-il en s’exclafant. La plupart des légendes populaires sont réelles, c’est étonnant ! Par exemple, tu sais, la légende de Remus et Romulus, et bien elle est vraie ! J’ai rencontré la louve qui les a nourrit, elle est toujours en vie, du côté de Milan… Parait-il que Romulus vit quelque part en Sicile… Par contre, les italiens ne croient pas aux sphinx ! Des gens m’ont vu accidentellement lors d’une mission et m’ont pris pour un ange ! Un ange, tu te rends compte ?! Quelle bonne blague ! J’ai bien ris ce jour là avec Ludu ! Ah oui, je ne t’avais pas dit que Ludu était avec moi ! Il t’envoie ses salutations.
Ses paroles n’avaient plus de sens. Un mot avait frappé mes oreilles, balayant tous les autres. Pourquoi ? Pourquoi ce mot ?
- Un…ange ?...
- Hein ? Oui…bizarre, non ?rigola-t-il sans remarquer mon trouble.
Il repartit bientôt dans son récit que je n’écoutais plus.
Un ange… Depuis que j’avais fait ce rêve étrange, je n’arrêtais pas de trouver sur mon chemin des allusions à cette nuit là…lors de l’apparition de l’ange… Qu’est-ce que cela voulait dire ? Est-ce que je devais comprendre que les anges existent bel et bien ? Ce rêve était si…réel. Je sentais encore cette main fraîche sur mon visage, la caresse de ses cheveux sur mon front alors qu’il se penchait pour baiser mon front… Je ne comprenais pas… J’étais perdue. Alors que j’avais abandonné tout espoir en ce monde et que la mort était à la lisière de mon âme était intervenu ce rêve…et cela avait tout changé. Pourquoi ? Etais-je condamnée à errer désespérément ou bien avais-je une mission à accomplir ?
- Phanès, tu crois que les anges existent ?
Nous étions à la maison désormais et nous posions nos manteaux dans l’entrée. Il rie légèrement, croyant à une plaisanterie de ma part. Lorsqu’il vit mon sérieux, il fronça les sourcils :
- Les anges ? Voyons Téthys, ce sont des êtres mythiques !
- Nous aussi…
- …Oui, mais, il ouvrit la bouche, cherchant quelque chose à me répliquer, ne sachant quoi dire. Pourquoi me poses-tu cette question ?
Grillée. Contrer la question par une autre, bien réussit. Je haussai les épaules, disant par là que cela n’avait pas grande importance. Il oublia vite ma question et repartit sur un autre sujet qui était des plus délicat :
- J’ai vu Kamon quand j’étais à Rome…
Le ton se voulait léger et je compris que mon frère compatissait à mon égard. Ma décision de ne plus tuer ayant accéléré mes fiançailles- fille inutile est bonne à marier-, ma vie m’était passée sous le nez sans que je puisse rien choisir, puisque tout avait déjà été choisit avant même ma naissance par les dieux eux-mêmes. Mon fiancé, Kamon, futur roi, beau, intelligent, polie…charmant en tous points…futur mari, futur destin… Qui aurait pu souhaiter mieux ?
J’eus comme une envie infantile de lever la main comme on le fait à l’école. Doigt levé, signe de la fatalité sur lequel devrait s’écraser les foudres divines. Je devrais avoir honte de ma tristesse. Je serai bientôt reine…même si j’avais continué de traquer les démons, je le serais devenu tôt ou tard…C’était le destin des dorés, mon destin, celui de Kamon… Lorsque le dernier couple de dorés était mort, nous étions nés, presque jumeaux, puisque nés le même jour, à la même heure, mais pas des mêmes parents ni sur le même continent…
A notre naissance, chez nous, tout est déjà prédestiné. Il y a les rois, les guerriers et les citoyens…ainsi que les sauveurs, bien que leur existence n’ait pas été prouvée depuis des millénaires. Tout est déterminé par la couleur : doré, gris ou noir, roux ou enfin blanc… Nous ne choisissons rien, nous sommes condamnés à vivre en esclaves, esclaves de qui ? Des Dieux.
La voix de Phanès me tira bientôt de mes réflexions :
- Il arrivera dans quelques semaines… Il avait hâte de te voir… Cela fait si longtemps qu’il attend…
Il tint mon regard sous le feu du sien durant un instant. Ses yeux semblaient empreint d’une incommensurable tristesse. Il caressa ma joue du bout des doigts et soupira :
- Je ne comprends pas… Je ne comprends pas pourquoi ce mariage te désespère autant. Il t’aime, tu sais ? Tu devrais l’aimer aussi, normalement…Vous êtes destinés l’un à l’autre, vous êtes le couple parfait. Tous les autres dorés avant vous s’aimaient passionnément, ainsi, à l’heure de mourir comme à l’heure de vivre, ils naissaient, vivaient et mourraient ensembles…
- Oui, c’est beau…liés par les chaînes de l’amour…aucune liberté jusqu’au dernier souffle.
- Téthys !
- Pardon.
- …Quand il arrivera…fais au moins semblant de l’aimer, sinon, je sens que son cœur va se briser net. Je dois dire que son amour inconditionnel pour toi est un peu effrayant…Tout cet amour alors qu’il ne te connaît même pas…Je comprends ton point de vue à ce sujet…un peu… En tout cas, ce n’est pas un amour « naturel »…
Seule dans ma chambre, assise devant un miroir, plongée dans l’océan doré des mes yeux, deux tâches scintillantes aux allures de malédiction. Même sans me transformer, je voyais bien qu’il était évident que j’étais une « dorée ».
Bruit de verre cassé. Le miroir en miettes à mes pieds.
La colère montait en moi par vagues successives, de plus en plus forte. Si je restais ici, il ne resterait bientôt plus grand-chose de cette chambre…
La brume s’accrochait aux pans de mon manteau, je la sentais s’attarder près de mes chevilles, cherchant une prise sur ma déplorable personne venue ici en quête de sérénité. Le vent soufflait fort et la mer semblait furieuse dans la nuit, ce qui calma un peu ma propre colère. Assise en chien de fusil face à la mer, j’observais l’écume aller et venir sur le sable humide. Sentir les éléments déchaînés autour de moi m’aida à retrouver un semblant de calme. Le bruit des vagues me berçait, je me laissai alors entraîner…
